Ouverture du quatrième sceau
VANITÉ DES VANITÉS

Petits enfants,
LE FRUIT DE L'ARBRE
DE LA CONNAISSANCE DU BIEN ET DU MAL
CONTIENT UNE DROGUE
QUI VOUS FAIT PRENDRE POUR DES RÉALITÉS
DES CHOSES QUI NE SONT PAS.

Quand vous dites ou pensez : « Ceci est bien » ou « cela est mal », vous établissez nécessairement une relation affective entre vous et les choses. En d'autres termes, vous êtes attirés par “ ceci ” ou repoussés par “ cela ” ; vous désirez “ ceci ” ou “ cela ” vous répugne ; vous adhérez à “ ceci ” ou rejetez “ cela ”… Mais ce lien affectif ou passionnel est trompeur. Quand vous évaluez et jugez les choses, quand vous les pensez (c'est-à-dire, d'après l'étymologie, quand vous les pesez), paradoxalement, un abîme se creuse entre elles et vous, et une rupture se produit entre le sarment que vous êtes et le cep qui vous donne la vie.

L'Homme meurt à cause de la connaissance qu'il a du bien et du mal, parce qu'il est – comme son nom l'indique – « celui qui évalue » (dans les pays anglo-saxons, « homme » se dit encore « man » ou « Mann » – un terme issu d'une racine indo-européenne qui indique les mouvements de l'esprit, et désigne l'homme comme étant celui qui pense (pèse), mesure, évalue. Pour comprendre comment cette évaluation en termes de bien et de mal – opération en apparence inoffensive – mène droit à la mort, vous devez remonter à la racine du Mal, c'est-à-dire au culte des idoles sans nom.

Les idoles sont étymologiquement ce que vous voyez ; toutes ces images auxquelles vous attribuez à chaque instant le Nom incommunicable, c'est-à-dire que vous prenez à tort pour des êtres. Cela dure depuis l'aube des temps, autrement dit depuis la Chute, et vous ne faites ainsi que reproduire l'erreur de vos aînés, puisque c'est à cette fin qu'ils vous ont dûment formés. Le péché originel se propage à travers les générations comme une tare congénitale, à ceci près qu'il n'est pas transmis par l'hérédité, mais par l'éducation. Voilà pourquoi Jésus disait :

Si vous ne redevenez pas comme les petits enfants,
(c'est-à-dire comme ceux qui n'ont pas encore été éduqués)
jamais vous n'entrerez dans le royaume des Cieux. †1

L'éducation est donc la clé du Salut. Si l'homme entend l'enseignement de Dieu, il est sauvé et vit à jamais ([la Loi] a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée †2) ; mais s'il souscrit à l'enseignement des hommes, il signe son arrêt de mort, puisqu'il ne peut y avoir qu'une seule Vérité †3, et que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu †4.

C'est par l'éducation que se transmet l'esprit impur, autrement dit l'erreur originelle et toutes les idées fausses qui en découlent. À savoir, les inventions des hommes, lesquelles constituent la matière de ce que les faux prophètes enseignent aux enfants. Vous voyez donc pourquoi il va vous falloir faire un effort surhumain pour entrer dans le Royaume, pourquoi il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus : la chose la plus simple – puisqu'elle est partagée par les petits enfants †5 – est devenue pour vous la plus inaccessible, et c'est à l'enseignement des hommes que vous le devez. Or, s'affranchir de cette éducation qui vous a imprimé sur la main ou le front la marque de la Bête, c'est-à-dire de l'idolâtrie, c'est retrouver l'esprit originel des petits enfants, lequel n'est autre que l'esprit saint.

La recherche de la Vérité n'est donc pas une recherche au sens habituel du terme ; la connaissance de la Vérité ne s'acquiert pas comme n'importe quelle connaissance ; la Vérité ne se trouve pas : ces expressions sont métaphoriques (et donc à ne pas prendre au premier degré). Le maître mot du Salut est en effet “ BAPTÊME ” (autre métaphore), c'est-à-dire : grande lessive ! Lavez complètement votre esprit de toutes les saletés qui le souillent, chassez l'esprit impur et ses sept acolytes d'un grand coup de balai †6, cessez de juger, d'évaluer et de soupeser des objets qui ne sont en vérité que des images dans un miroir †7, et plus rien ne s'interposera entre Dieu et vous.

Car chaque fois que vous attribuez le Nom impartageable à une image, c'est Dieu qui perd (à vos yeux) une partie de sa réalité au profit d'un nouvel être ; c'est l'Être unique qui se dilue dans une myriade d'hypostases. Et alors que vous êtes aujourd'hui cernés par autant d'êtres que vous avez appris de noms, vous vous interrogez sur la disparition de Dieu ! Or, ces choses que vous avez hissées à Son niveau de réalité, n'ont pas de nom. Sans votre aide, aucune ne peut en effet dire d'elle-même : « Je suis ».

Ainsi prend-il garde (celui qui sculpte une idole) à ce qu'elle ne tombe pas,
sachant qu'elle est incapable de s'aider elle-même ;
car c'est une image
 (†8) et elle a besoin d'aide. †9

Telle est la situation vue du Ciel, mais pour ceux qui sont dans le Monde, en l'occurrence pour vous, petits enfants, les idoles apparaissent malheureusement comme bien réelles. Comment vous affranchir de leur tyrannie ? Rien de plus simple : référez-vous à la documentation qui a été distribuée dans le monde entier †10 : ouvrez la Bible à la page de la plus célèbre leçon sur les idoles, c'est-à-dire la première page de l'Ecclésiaste…

Après s'être présenté dès le premier verset comme « fils de David et roi à Jérusalem », l'auteur, Qôhèlet, commence ce livre par une déclaration qui a fait le tour du monde. Bien qu'il s'agisse de l'un des raccourcis les plus fulgurants de la littérature sapientale, “ on ” veut généralement y voir un jugement pessimiste d'ordre moral porté sur le monde : en d'autres termes, et comme toujours lorsqu'il s'agit de l'une des clés de la porte étroite, le sens en a été faussé et scellé. Voici cette formule magique :

Vanité des vanités, disait Qôhèlet, vanité des vanités : tout est vanité ! †11

Le mot “ vanité ”, ici au singulier et au pluriel, est la traduction du terme hébreu “ hèbel ”, qui signifie primitivement souffle, haleine, buée, brouillard. Il s'emploie pour désigner métaphoriquement tout ce qui est transitoire, vain, vague et vide. Tout ce qui manque de fermeté, de consistance, de réalité et de vérité. Mais outre l'idée fondamentale de vacuité, hèbel possède un autre sens attesté (en particulier au pluriel) : les idoles. Autrement dit, “ les vanités ” dont parle Qôhèlet ne sont autres que “ les idoles ”, et la formule est à entendre ainsi :

VANITÉ DES IDOLES, VANITÉ DES IDOLES : TOUT EST VAIN !

Mais “ vain ” et “ vanité ” ayant vu leur sens premier (vide et vacuité – sans consistance, sans réalité…) se charger d'une lourde connotation morale, il est plus prudent, afin de rester hors du champ de la connaissance du bien et du mal, de s'en tenir à un discours strictement technique, et d'écrire, même si la formule y perd encore en élégance :

VACUITÉ DES IDOLES, disait Qôhèlet,
VACUITÉ DES IDOLES : TOUT EST VIDE !

De quoi les idoles sont-elles vides ? D'être, évidemment, puisque le Nom (« Je suis ») n'a jamais pu leur être attribué qu'en imagination †12. Quant à la conclusion radicale de Qôhèlet, qui fait de tout objet ou être vivant une idole, elle s'explique aisément : s'il voit que « tout est vide », c'est qu'il partage la même vision des choses que la mère qui dit à son fils :

Je t'en prie, mon enfant,
lève les yeux vers le ciel et la terre, examine tout ce qui est en eux,
et comprend que Dieu ne les a pas faits de choses qui sont,
et que la race des hommes est faite de cette manière. †13

L'éveil du fils, comme la vision de Qôhèlet, se résume alors en trois mots :

TOUT EST VIDE !

Petits enfants, comprenez-vous maintenant pourquoi DIEU EST SEUL ?




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